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ROUGON
monuments

40 rougonnais sont partis à la guerre 14-18

 14 d'entre eux y ont  laissé la vie :

Louis Girel, Rosin Girel, Marius Rouvier, François Bernard, Emile Audibert, Adrien Gibelin, Fernand Audibert, Gabriel Constantin, Albert Malmont, Victor Giraud, Casimir Audibert, Pierre Carbonel, Auguste Collomp

et Edmond Audibert .

 

sans compter ceux, comme César Audibert, qui sont morts, après l'Armistice de novembre 1918, des suites de l'exposition à l'ypérite utilisé comme gaz de combat par les allemands à partir de 1917 .

 

 

Zone de Texte: Le  monument aux morts

Grâce à une correspondance précieusement conservée par André Susini et à un document officiel gardé par Albert Susini, il a été possible de reconstituer la trajectoire de l'un d'entre eux qui fut leur oncle et qu'ils n'ont jamais connu, Edmond AUDIBERT, mort à l'âge de 21 ans quelque part sur le front au cours de la meurtrière bataille de Verdun (de février à décembre 1916).

Edmond AUDIBERT

 

Né le 2 mai 1895 à Rougon, apprenti-meunier chez François Serraillier à Callian dans le Var  d’après  son "livret de l'ouvrier".

 

Il est appelé sous les drapeaux en décembre 1914, cinq mois après la déclaration de guerre et incorporé à Toulon dans la 16° escouade de la 3° compagnie du 112 ° d'infanterie, il est transféré brièvement à Digne dans le 3° d'infanterie en février 1915, avant d'être intégré à la 26° compagnie de ce même régiment en caserne à Entrevaux où il demeure quelques mois.

 

L'espoir d'une guerre rapidement et victorieusement achevée devient de plus en plus improbable; déjà plusieurs régiments sont montés au front; de fait on retrouve Edmond Audibert quelque part sur le front en juillet 1915 avec le 36° d'infanterie .

Ce témoignage est constitué d'extraits choisis de lettres adressées pour la quasi totalité par Lucie dite Valérie Audibert à son frère.

 

On vit au rythme des préparatifs , des départs, des permissions refusées ou acceptées; certains sont déjà au front, d'autres en attente à Nice, Digne Marseille ou Entrevaux... Premier Noël de guerre ...

Noël 1914; Valérie à Edmond

"Je puis te dire que les fêtes de Noël sont tristes cette année . ordinairement chacun attendait les siens, mais cette année il n'est venu que Achille (Canti)  pour 24 heures ; il est arrivé à 10 heures et reparti à 2 heures"

Il est venu Michel d'Enc (Carbonel)  pour 8 jours et de là, il repart de suite pour les tranchées . Il est bien guéri mais il dit que son bras n'a aucune force. Nous avons fini de casser les amandes et je crois que Edouard en fera partir quelques 100 Kg à Riez".

 

Janvier 1915 : la vie continue, à l'école où une institutrice est venue remplacer Mr Blanc déjà mobilisé, et ailleurs où la vie s'organise pour combler les manques dus aux départs; les premiers échos du front ne sont pas toujours optimistes …

"La nouvelle institutrice est très gentille pour les petits ; aussi ils y vont volontiers maintenant . (Elle) les prépare tous pour (leur) faire faire la petite guerre tant pour les filles que pour les garçons : chacun aura sa partie (à jouer) qui infirmière qui gradé . enfin qui une chose, qui une autre, ils se procurent fusil, baïonnette, pantalon, capote, képi ...

"Nous avons vendu les glands à Icard de Trigance quant aux amandes pas encore, mais maintenant elles sont en augmentation (...) . nous n'avons pas vendu l'herbe ni le foin . tous les bergers sont descendus . nous n'avons pas encore tué le cochon mais je crois que nous le tuerons mercredi . mais nous le gardons tout, et le jour que vous viendrez, si on vous donne la permission de 48 heures, nous vous le ferons goûter. (...) Eloi a écrit aujourd'hui(...) il dit que dans son régiment toute une compagnie a été fait prisonnier en Allemagne et beaucoup de blessés et que maintenant ils vont un peu, se reposer à St Rémy-Blanzy (près de Soissons)"

"Aujourd'hui Susini (alors tout jeune père de famille : Antoine, son fils, notre ancien maire regretté, a quelques mois, il sera gazé lui aussi ) a reçu l'ordre de partir . il doit rentrer le 1° février au 3°  d’infanterie à Digne il est nommé sergent vaguemestre et Edouard doit faire la tournée (de facteur) de Susini . on lui donne 2F75 par jour mais maintenant nous comprenons il vaudrait beaucoup mieux qu'il ne se soit pas engagé à faire le facteur car assurément nous ne récolterons rien l'année prochaine"

 

Février 1915 ... jeunes réformés ou pas encore mobilisés, tout le monde s'y met pour assurer l'essentiel des services et remplacer au mieux ceux qui sont partis...

"Maintenant il fait un temps superbe, aussi la neige est presque toute partie. Nous avons Pons Rouvier qui nous bêche les jardins cette année . Edouard n'a pas le temps à s'amuser à faire le jardinier (...) Nous n'avons pas encore vendu l'agneau" (c'est l'agneau d'Edmond à qui est adressé cette correspondance : à l'époque il est encore en caserne à Entrevaux, ne sachant pas quand viendra son tour de monter en première ligne)

 

La main d'œuvre manque : aussi essaie-t-on d'obtenir des permissions spéciales le temps de faire l' ensemencement des champs :

Certificat du maire de Rougon du 18 mars 1915 :

"Nous soussigé Aycard Louis, Maire de la commune de Rougon, certifie que le nommé Audibert Edmond, soutien de famille, aurait besoin d'une permission de 15 jours pour venir procéder aux semences de printemps"

Il ne semble pas qu' Edmond ait obtenu sa permission ....

 

"Ma mère ira dans 7 jours qui sera la foire et elle vendra l'agneau et touchera 60 francs de son allocation (elle a 13 enfants...) et puis s'il t'en manque , ma foi tant pis, change une de ces jolies pièces en or. ‘’

 

Avril 1915 : la vie continue ... parfois même on essaie de tromper la morosité et l'angoisse avant le départ sous les drapeaux ... et le départ vers le front des appelés encore en attente à l'arrière est pressenti comme proche ....

"Ce soir il y a un peu de vacarme à Rougon, chose qui n'était plus arrivé depuis bien quelques mois . Je pense qu'on a voulu fêter le dernier dimanche que Léon reste ici. Aussi Léon (père de Maurice Audibert), Maxime (père de Jean Audibert de La Feraye), Emile(oncle maternel de Fernande Bagarry), Graillon (?),  Jules (Giraud)  et Edouard ont joué un lapin et ce soir ils l'ont mangé ; j'y ai vendu 4 litres de vin, 3 hecto de biscuits (1,5Kg) et 2 hecto de fromage . Depuis bien longtemps on n'avait plus vu jouer aux boules à la terrasse et je t'assure que çà m'a fait un drôle d'effet . Ça m'a rappelé quand vous étiez ici et que vous étiez toujours au nombre des joueurs ; je me faisais plaisir quand je vous voyais très bien mis avec Julien (le frère d'Edmond) "

"C'est tout en brûlant le café que je vais répondre à ta lettre (...) (Valérie Audibert torréfiait elle-même le café vert et les anciens d'aujourd'hui se rappellent encore la bonne odeur du café torréfié qui embaumait le village...)

Mathilde me dit que Eloi a été cité à l'ordre du jour pour avoir reçu une petite égratignure par un éclat d'obus et avoir continué à combattre (...)"

"Ces jours-ci je suis seule . Edouard est allé à Grasse pour vendre la lavande . elle n'est pas chère ; nous l'avons vendue qu'à 22 fr (...)C'est Bienvenu (cordonnier à Rougon) qui remplace Edouard (comme facteur) .Tous ceux du front donnent très souvent de leurs nouvelles . ils donnent tous bon courage disant que nous progressons beaucoup, mais nous voyons que sur les communiqués officiels nous n'avançons pas énormément ; peut-être je ferais bien de t'envoyer tout ce qu'il faut pour provision en cas que tu partes (au front)  car , puisque vous n'êtes plus au village (Entrevaux)  qui sait si vous aurez le temps d'acheter ce que vous voulez"

Juin 1915 : l'été approche avec les premières moissons ... et l'illusion d'une accalmie dans la guerre; tout au long de l'été les allemands concentrent leurs offensives sur le front oriental se contentant de contenir les vaines tentatives françaises de percée en Champagne et en Artois; mais depuis avril les allemands utilisent les gaz de combats (pour la première fois à Ypres d'où le nom de l'ypérite) : ces gaz feront des ravages pas seulement par les morts directes qu'ils provoqueront mais par les séquelles respiratoires et les décès prématurés qu'ils induiront; c'est ainsi que des rougonnais comme César Audibert seront des victimes tardives de la "Grande Guerre" parfois bien après la signature de l'Armistice de 1918 ...

"Hier Maxime est venu nous aider à couper le foin et je t'assure que nous aurions besoin du beau temps maintenant car toute la luzerne d'aumarine est coupée . Hier Susini (on appelait l'aîné d'une famille par son nom de famille quand le pére était décédé, alors que les suivants dans la fratrie étaient appelés par leur prénom, ce qui explique que Valérie Audibert appelle son beau-frère par son nom : "Susini")  Susini nous a envoyé sa photo (...) et je vais y répondre et y commander de m'envoyer une bague en 'iluminion' (sans doute en 'aluminium')  comme souvenir de guerre . Tous ceux qui sont au front en ont et beaucoup même en envoient . Je pense bien que tu n'auras pas manqué d'apprendre que bientôt vous toucherez 10 sous par jour vous autres les militaires (...)  Presque tous les combattants de Rougon disent maintenant qu'il y a beaucoup de calme et qu'on ne se croirait pas en guerre . Ils ont bien fêté le jour du départ de l'Italie mais les allemands ne feraient pas fête  d'après les journaux (L'Italie, jusqu'alors neutre, dénonce la "triplice" cad la triple alliance défensive signée en 1882 avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, et signe un traité avec les Alliés en fin avril : en fin mai l'Italie déclare la guerre à l'Autriche ouvrant aisi un nouveau front au sud, d'où la joie des poilus sur le front Nord et la déconvenue des allemands alliés aux autrichiens)

 

Le nombre de lettres conservées entre Valérie et son frère Edmond à partir de cette date est moins important, non que l'échange se raréfie mais juin semble être le mois au cours duquel Edmond quitte son lieu d'affectation à Entrevaux pour monter au front où il est incorporé au 36° régiment d'infanterie : il est probable qu' à partir de cette date Edmond soit dans des conditions moins favorables pour garder la correspondance reçue de sa sœur et qui dut être restituée à la famille après sa disparition en mai 1916 .

 

Les quatre extraits de lettres datées de 1916 que nous avons retenus traduisent la montée de l'inquiétude en lien avec les informations concernant la dureté des combats : Valérie Audibert qui suit par la presse l'évolution de la guerre sur le front consacre plus de lignes à dire son souci et sa compassion pour son frère et ses compagnons de souffrance et se montre moins prolixe sur les nouvelles de l'arrière . L'année 1916 sera pour la famille Audibert-Susini une année de deuil : il est possible qu'Edmond soit le premier rougonnais à "tomber au champ d'honneur" de cette guerre qui fit 1 400 000 morts (10 % de la population active ...) rien qu'en France ......

"Ma mère reçoit ta lettre et sa bague aujourd'hui (cf la bague "souvenir de guerre") . Elle est très contente car la bague est bien à son goût et elle y va très bien . Aussi pour son remerciement elle t'envoie (...) un colis pour te faire goûter le beurre : c'est Edouard qui l'a fait, tu diras s'il l'a bien réussi(...) . Tu dois en bourrer des pipes et des pipes pour tuer le temps . Léonide écrit qu'il y a 5 jours qu'ils marchent sans savoir où on veut les diriger (...) Pauvres enfants, vous restez donc un mois sans pouvoir vous nettoyer ; c'est cruel c'est misérable (...) enfin patiente après un temps il en viendra un autre ..."

L'offensive "de Verdun" a commencé; Edmond qui a une forte angine a été hospitalisé à Amiens .

"Nous sommes très heureux de te savoir presque guéri et aussi que tu ne demandes qu'à y rester (à l'hôpital)  le plus possible . C'est notre désir aussi car vu ce qui se passe en ce moment jamais nous n'avions été aussi tranquilles ; nous te savons à l'abri . Quant à Julien il nous dit que tout est calme dans sa région (...) Alfred (Aicard, oncle de Fernande Bagarry)  serait blessé à l'épaule;  Abel écrit qu'à Salonique ils sont très bien; il n'entend pas le canon et fait le cantonnier . (les combats reprendront en Macédoine en novembre 1916) Lorsque tu viendras en permission nous pourrons cette fois-ci te payer du lait à volonté car jeudi le boucher de Castellane doit venir chercher le veau au prix de 27 sous le kg"

"Nous aimerions mieux comme toi que tu en aies encore pour quelques temps (à l'hôpital d'Amiens) à l'abri (...) alors qu'on voit ces furieuses attaques continuer aux environs de Verdun . Il y a Péronne et le Maire qui commencent à réfléchir depuis qu'on a vu sur les journaux que la classe 1888 allait être mobilisée (cad les hommes âgés de 48 ans )."

 

"César serait parti pour Verdun quoiqu'il ne soit (là-bas) que pour rétablir les routes (...) Maintenant que tu sors, sacrifie dix sous pour une trompette : tu l'apporteras à Antoine (Antoine Susini a alors 2 ans : Valérie est sa marraine et Edmond est son parrain) alors tu peux croire tu seras le bienvenu depuis le temps qu'il la désire’’

"Nous recevons aujourd'hui ta lettre du 18 et celle du 20 ; Heureux de te savoir en bonne santé . Mais hélas qu'allez-vous encore supporter - oh non ce n'est pas juste, vous faire retourner de nouveau à Verdun où les combats y sont de plus en plus terribles ; garde toujours ton courage (...) Ne t'expose pas au danger quand tu peux l'éviter (...) Nous avons ici presque toujours la pluie ce qui dérange beaucoup à cause du foin"

07.06.1916

"Voici onze jours que nous n'avons rien reçu de toi . Si je n'avais pas vu sur les journaux que vous avez dû attaquer du 22 au 25 et puis que çà a été terrible plus que jamais ; Nous en sommes désolés . Même demain je sais par Castellane qu'il n'y a rien de toi (Valérie qui tient l'agence postale de Rougon a la possibilité de savoir la veille le courrier qui sera acheminé à Rougon le lendemain)  . Il y a deux jours (j'ai) télégraphié au capitaine (pour) demander de tes nouvelles . Nous n'avons rien reçu encore . Peut-être ce sera aujourd'hui . Mais hélas que va nous apprendre ce télégramme . Mais c"est affreux ce n'était plus à toi à retourner à Verdun . Se douter que tu es en bonne santé, c'est l'impossible . Je sais par avance que ma lettre ne te parviendra pas car le peu d'espoir qui nous reste par moments (...) Il se pourrait que tu fus blessé ou prisonnier, mais en bonne santé c'est l'impossible . c'était trop de bonheur (pour) nous (d') avoir été épargnés (jusqu'à) ce jour . Hélas nous commençons par toi (...) qui a déjà tant souffert (...) oh non ce n'est pas possible que nous supportions ce chagrin (....) .Je termine mon cher petit et ferme dans ma lettre mes plus gros baisers que tu n'auras pas le bonheur de recevoir "

En mars 1916, il est hospitalisé dans un "hôpital temporaire" à Amiens pour une forte angine . Trop brève parenthèse : il retourne  au front où la bataille de Verdun se poursuit depuis février .

 Sa famille reçoit encore des lettres de lui jusqu'au 20 mai 1916; à partir du 22 mai est lancée une grande offensive dont les journaux se font l'écho, parlant d'affrontements terribles .

 

Cette lettre fut la dernière adressée à Edmond : elle sera retournée à Valérie en juillet avec la mention "le destinataire n'a pu être atteint" : et pour cause puisque c'est le dernier jour de l'offensive de mai , le 25, à Verdun, qu' Edmond est porté disparu .                       

 

 

             

 

La famille dut être informée très peu de temps après  de la terrible               

            nouvelle par un courrier plus qu’exhaustif...

Zone de Texte: Continuer vers GUERRE

© Mariani  N.

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