D’ici, nous voyons le chemin qui menait à Castellane, à Draguignan… par Saint Joseph, l’entrée du village, là où le Seigneur avait installé la potence… Il faut un  peu d’imagination…L’accès par les Gorges n’était pas pensable :  pour aller à Moustiers , on passait par Suech et la voie romaine. Rougon est perché, encore plus loin des marchés, des grands axes. Il faut s’imaginer… la vie dure, perdus, un climat plus rude, un village arrimé à son rocher, entouré d’une forêt de beaux mélèzes… des mélèzes bien droits, bien hauts, un sous bois dense, profond, sombre. Il faut pourtant commercer, vendre les produits arrachés à la terre , pour continuer à vivre, à survivre ?

Alors les courageux se lancent dans une EXPEDITION, longue, périlleuse sur ce chemin caillouteux, perdu au milieu du sous – bois : un véritable RAID dirait – on aujourd’hui. Le mulet, la charrette, la marchandise, l’isolement… On part pour Draguignan, acheter le peu qui pourra édulcorer la vie de tous les jours. Il faut marcher, marcher, marcher encore… de jour, de nuit, lentement très lentement, au rythme des pas de la mule et des cailloux qui roulent sous ses sabots. Les hivers sont rigoureux, le chemin long, la forêt profonde. La forêt qui vit, craque, grogne, hurle… Des loups,… des loups ? ? des loups y rodent malgré les battues. L’histoire du Gévaudan a effrayé la France, a enraciné la peur du loup pour des générations… Et puis, il y a peu, quand l’hiver était trop froid, quand les bêtes étaient affamées, malades, rejetées par la meute : c’était l’attaque. L’attaque sauvage, l’attaque du plus faible, de l’inconscient qui s’est écarté, éloigné, trop sûr, trop fier, trop tard, trop loin du foyer… Alors, le curé bénit et enterre ce que l’on retrouve : un corps mutilé, un membre… Le village pleure, se  referme, effaré, perdu… mais il faut encore braver la peur, armer son courage et s’évader du village pour Castellane, Draguignan. La peur est là, enfouie. L’attaque est traumatisante mais rarissime. Trop rare pour renoncer au voyage, à l’espace, au commerce. Alors, en ce jour de fin d’hiver ensoleillé mais glacial, Antonin s’en revient de Draguignan : les affaires ont été bonnes, les achats rapporteront. Antonin est guilleret. Le village n’est plus très loin, il l’aperçoit de la colle d’Enc. La nuit tombe, il entend le Verdon couler en contre bas, les cailloux rouler sur le chemin… Il faut ralentir, le chemin est pentu, freiner la mule. La fatigue se fait sentir, Antonin grignote des figues sèches, un trésor, une folie achetée au marché, il somnole même... Mais la mule se cabre ! Depuis un moment déjà, elle rechigne, les oreilles dressées, à l’espère… Dans le virage, la bête est là, les crocs en avant, babines retroussées, baveuses, le poil hérissé, seule, malingre, affamée…  la BETE est là. Comme aux veillées ? ? Non. Bien réelle, là, au milieu du chemin. Antonin ne mâche plus , les petits grains des figues l’étranglent. Que faire ? Ne pas réfléchir. Agir ? Vite ! Réflexe idiot ? Antonin jette la figue qu’il allait croquer au loup. La bête a faim. La figue sucrée, très sucrée… Alors, le loup s’en saisit, l’emporte … LA VOIE EST REOUVERTE ! La mule s’engage. Le loup revient, par derrière. La mule accélère. Le loup court. La mule va s’emballer. Une figue ? Oui ? une autre figue ? Le loup accepte, ralentit, trotte derrière la charrette, au rythme du lancer des figues… Rougon semblait proche, tout proche : le chemin s’allonge, sans fin ; le sac de figues s’étrécit, se vide. Enfin, l’oratoire … Allez ! Encore quelques figues. Le chemin est meilleur, en terre battue, la mule trottine à l’aise, elle sent l’écurie, le feu des cheminées. Encore une figue . La dernière ? Le loup aussi a senti les feux, les écuries, les HOMMES. La peur change de camp. La bête s’arrête, recule, s’éloigne, se perd dans la forêt…

 

Si personne n’a jamais tué un âne à coups de figues, Antonin ,lui, aura tué sa peur…

                                                                                                                                           

 

 

                                                                    Texte de SUSINI/MARIANI  Nadine

Les  figues  d’Antonin

©Mariani Nadine

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